Langage, pensée et représentation du monde.
Publié le 5 Juin 2011
Un texte libre d'Eloïse Tréand, Terminale L2
Les rapports entre le langage et la pensée sont problématiques: pense-t-on dans et par les mots ou met-on des mots sur nos pensées qui préexisteraient ? A première vue, on aurait tendance à favoriser l’idée que la pensée précède les mots car il nous semble en faire quotidiennement l'expérience. Il est parfois difficile de dire ce qu’on pense lorsqu'il s'agit d'états d'âme, d'odeurs, de sons, de souvenirs, de sensations, etc. Ou alors ce qu’on ressent est si fort qu’on a l’impression que les mots sont trop convenus et rabaissent notre pensée, les mots n'exprimeraient alors que la fine pellicule de nos états psychiques bien plus riches et complexes. Lorsqu’on dit à quelqu’un « je t’aime », on sent bien que les mots n’expriment pas tout ce que ce sentiment implique, que ce ne sont que des mots vus et revus, convenus. Les mots ne peuvent pas rendre les variétés, les nuances, les inflexions que nous pensons.
Mais comment avoir conscience de penser sans mots, puisque dès qu’on pense à ce que l’on pense, des mots nous viennent? Je ne peux pas dire à quoi je pense si je n'utilise pas des mots la pensée au sens strict supposerait donc un retour réflexif, une « réflexion » consciente, il convient donc de la distinguer d'un simple état psychique. Voir sur ce point le texte de Hegel dans lequel le philosophe explique ce lien entre la pensée et le langage, expliquant que les mots donnent une réalité aux pensées.
Mais les mots que nous utilisons ne sont pas neutres. Ils véhiculent avec eux une façon de voir, de sentir, de nous représenter le monde et nous-même. L’habitude de chercher à exprimer nos états psychiques, de mettre des mots dessus nous rend complètement dépendants de ces mots, nous empêche de voir le monde autrement.
Der tod und das mädchen, Hans Baldung
Quelques exemples pour commencer et montrer que nous percevons le monde à travers le filtre de la parole et de la langue :
La mort : les Allemands, les Suédois ont un nom masculin pour la mort ; ils se la représentent donc comme un homme ; voir pour cela Le septième sceau, d’Ingmar Bergman. Les Français ont un nom féminin, la mort est donc une femme, vieille, squelettique. Ce qui donne, en sous-titrage du film, un homme, qui dit qu’il est une bonne joueuse…

Le Soleil et la Lune ; les petits Français dessinent le Soleil comme un homme rayonnant, la Lune est une dame romantique, nostalgique, mélancolique. « Lunatique » du fait de son fonctionnement cyclique, elle est l’élément féminin par excellence… En allemand c’est l’inverse, la soleil, le lune… le couple est inversé… La lune est-elle aussi « protectrice, maternelle » en Allemagne ? Le Soleil ne représente sans doute pas non plus la même chose… On constate que dans les poèmes allemands, la femme est souvent associée au Soleil alors que l’homme est plutôt lié à la Lune.
De même encore le lait, qui est féminin ; apparaît-il plus nourricier, plus lié à la mère, cette boisson féminine, blanche, maternelle par excellence ?
Le monde aussi. Sans doute paraît-il aussi plus maternel, plus comme une chose fragile ; en français, masculin, il a l’air plus résistant, plus viril, moins à protéger… En allant loin, peut-on trouver là, la raison pour laquelle l'écologie préoccupe davantage les allemands que les Français ?…
Et pour finir, le mur : en allemand il est féminin. Il est intéressant de constater qu’en français, tous les mots qui « enferment » sont masculins (le mur, le sol, le plafond, qui à eux trois constituent le cube d’une pièce) alors que les mots qui permettent de s’en échapper sont féminins (la porte, la fenêtre, la lucarne…). Il n’en est pas du tout de même en allemand, où les murs sont féminins, le sol, masculin également, de même que le plafond. La porte est aussi féminine, alors que la fenêtre est neutre.
Si le genre des mots influe autant sur notre représentation du monde, alors, comment font les Anglophones ? Ils n’ont pas de genre, tout est « it »… lorsqu’ils pensent à un chat, voient-ils un matou comme nous ou une chatte comme les Allemands ? La Lune, comment est-elle ? Se réfèrent-ils à un imaginaire de référence ? Il faudrait pour cela pouvoir essayer de voir dans les dessins animés par exemple, si la Lune, quand elle parle, est plutôt un homme ou une femme… La même question se pose pour les mots de genre neutre en allemand… Das Auto, ça fait quoi ?
Être bilingue, c’est maîtriser parfaitement deux langues, les parler, penser en chacune indifféremment, rêver dans les deux ? Ou est-ce plutôt concilier deux versions différentes du monde ? Pour quelqu’un qui serait bilingue allemand/français, serait- ce alors, lorsqu’il parle en français, imaginer le monde selon les genres français, puis, en parlant allemand, selon les genres allemands ? Si on est bilingue depuis tout petit, qu’on a vécu dans les deux pays, que nos parents nous ont toujours parlé en deux langues, peut-être est-ce possible de concilier ces deux visions, mais ça ne doit pas être évident, voire possible à priori de l’acquérir. On peut, par différents moyen, devenir excellent en une langue autre que la nôtre maternelle, la maîtriser de telle manière qu’on ne réfléchit plus pour la parler, qu’elle est très naturelle et fluide. Mais on ne peut pas s’empêcher, je pense, de toujours penser la traduction, c’est-à-dire, si l’on voit un mot isolé, par exemple « der Mond », on ne va pas penser en français « la Lune », mais on va visualiser, ça va être tellement inconscient qu’on ne va pas se rendre compte qu’on pense « la Lune », on l’associe à la Lune, les connexions se font automatiquement. Mais le résultat est qu’on s’imagine toujours la Lune comme féminine, et non masculine, comme l’est pourtant le mot allemand. Est-on alors bilingue ? Peut-on alors être bilingue ?
Il est aussi intéressant de constater le fait que la culture influe sur la langue, sur les mots, et donc sur la pensée, la perception : l’exemple des nombreux mots pour désigner les différentes manières « d’être un chameau » pour les peuples qui leur sont familiers, pour les différents états de la neige (qui, par ailleurs, est masculine en allemand… ) chez les Inuits, ou encore le fait qu’un seul mot désigne les couleurs vert, bleu et noir en mandarin : les Chinois ne perçoivent alors qu’une seule couleur là où nous en voyons trois. Si nous n’avons alors pas de mots pour désigner ce que l’on voit, on ne peut pas le voir, on n’a pas accès à des subtilités qui, parce que culturellement elles ne font pas partie de ce que l’on a eu un jour besoin d’expliquer, nous échappent. Les Chinois n’ont sans doute jamais cru bon de différencier ces couleurs, tout comme nous rassemblons la jeune chamelle pleine et le vieux chameau à la retraite sous l’étiquette « chameau », parce que nous n’avons pas besoin de ces distinctions, et lorsqu’il nous faut tout de même faire la différence, les adjectifs suffisent à caractériser. Il en est de même pour la neige, qui reste « neige » qu’elle soit poudreuse, scintillante ou mouillée.
On ne peut percevoir le monde qu’au travers du filtre du langage, celui-ci nous influence jusque dans notre manière de penser. Notre intellect entier est dirigé par ce langage, je l’ai montré ici par le genre des mots ; mais de telles observations peuvent aussi se faire au niveau syntaxique, dans la manière de construire les phrases ou de conjuguer les verbes, selon les auxiliaires utilisés ou tout simplement l’existence de différents temps (les deux présents anglais, par exemple). La langue est une des clés pour percevoir le monde, nos actions, notre existence même.
/image%2F1488811%2F20161018%2Fob_307923_athenes-m.jpg)